crash

Lutte contre le travail détaché : la Région Auvergne-Rhône-Alpes affiche son volontarisme

Jeudi 9 février, la Région votait la mise en place d’un plan « assumé et volontariste » de lutte contre le travail détaché, légaux comme illégaux, en Auvergne-Rhône-Alpes. Des mesures a priori légales, basées sur une volonté de protéger les entreprises locales, qui peuvent cependant entrer en conflit avec le droit communautaire et peuvent s’avérer, selon l’opposition, « discriminatoires ». Éclairage.

« Notre but est de lutter contre tout travail détaché, qu’il soit légal ou non », a fait savoir Laurent Wauquiez, lors d’une conférence de presse, jeudi, en marge de l’Assemblée plénière de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Pour ce faire, l’ancien numéro un des Républicains a lancé un plan de lutte contre les travailleurs détachés qui représenteraient, selon lui, 30 000 salariés dans la région et 25 % des emplois dans le BTP. Le président de la Région avait déjà annoncé vouloir mettre en place la préférence régionale pour les chantiers publics d’Auvergne-Rhône-Alpes. Cette fois, il va plus loin en faisant adopter un plan « assumé et volontariste » de lutte contre le travail détaché.

Par définition, un travailleur détaché est « une personne issue d’un pays membre de l’Union Européenne, chargée par son employeur d’exercer ses fonctions dans un autre pays pour une durée déterminée. » La commission européenne étudie actuellement une révision de la directive de 1996 afin de lutter contre les abus, les fraudes, et plus particulièrement le dumping social. En France, leur nombre a été multiplié par dix en dix ans : en 2015, ils étaient 285 000.

Laurent Wauquiez a déclaré « ne pas partager cette conception actuelle de l’Europe qui tire vers le bas, par une mise en concurrence des entreprises françaises – qui ont des charges et un code du travail lourd – face à des entreprises qui n’ont pas les mêmes règles. »

En Auvergne-Rhône-Alpes, en 2015, 38 292 salariés ont été détachés, pour un volume de 1,29 million de jours, soit une durée moyenne de détachement par salarié de 33 jours, 22 de plus qu’en 2010, selon des chiffres de la préfecture du Rhône. Le BTP est le premier secteur de la région concerné par les prestations de services internationales avec 40 % des déclarations de détachement.

C’est cette notion de dumping social – et de volonté de favoriser les entreprises locales et l’apprentissage – qui motive, selon le président de la Région, cette volonté de lutte contre les travailleurs détachés, même légaux, en Auvergne-Rhône-Alpes. Et constitue pour l’élu un marqueur politique fort.

Que veut mettre en place Laurent Wauquiez ?

L’une des mesures prévoit, depuis le 1er janvier, la mise en place d’une attestation sur l’honneur de non recours au travail détaché. Elle sera systématiquement demandée aux entreprises attributaires de marchés de travaux de la Région, comme à leurs sous-traitants.

« Nous mettrons plus d’argent pour relancer ce secteur, la contrepartie est que les entreprises qui travaillent avec nous attestent sur l’honneur ne pas recourir à des travailleurs détachés. Si elles y recourent, alors qu’elles ont signé l’attestation, elles ne travailleront plus avec la Région. »

Les entreprises qui ne sont pas en mesure de fournir cette attestation devront quant à elles suivre une procédure classique : donner le nom des personnes détachées, via une copie de la déclaration faite à la DIRECCTE, et son représentant légal sur le territoire national « sans que la Région n’en fasse la demande express. »

L’autre mesure phare de ce plan est la nécessité de « maîtriser la langue française ». Appelé « clause Molière », un tel dispositif a déjà été mis en place par d’autres conseils régionaux comme en Normandie ou dans les Hauts-de-France. Pour justifier de cette procédure, Auvergne-Rhône-Alpes utilise l’argument de la sécurité et du respect des consignes sur les chantiers. « Les salariés doivent pouvoir communiquer entre eux », indique le président de région. Une pénalité de l’ordre de 5 % du montant du marché sera attribuée si le cadre n’est pas respecté.

La sécurité sur les chantiers fait plutôt office de prétexte. Derrière la signature de l’attestation, et d’une clause de maîtrise de la langue française, l’idée est de « soutenir l’économie locale et la création d’emplois, de favoriser les entreprises qui embauchent nos salariés et prennent nos jeunes en apprentissage », soutient Laurent Wauquiez.

Ces dispositifs sont-ils légaux ?

Interdire le travail détaché, légal, va à l’encontre du droit communautaire, et de la directive européenne de 1996, qui l’autorise. « Le code des marchés publics français autorise également le recours aux travailleurs détachés, dès lors qu’il y a une déclaration préalable du travailleur », indique Henri-Pierre Vergnon, avocat spécialisé en droit public. A priori, le dispositif de la Région – dont l’objectif clairement assumé est de n’avoir « aucun travailleur détaché sur ses chantiers » – pourrait donc apparaître contre à la loi.

Cependant, l’élu régional semble utiliser une pirouette pour éviter le caractère illégal du programme. Le fait d’avoir conservé le second dispositif – la preuve de déclaration auprès de la DIRECCTE pour les entreprises qui ne peuvent pas signer l’attestation – « vient rééquilibrer » les exigences du premier et permet de rester dans la légalité. « Ils se protègent », indique un avocat en droit public.

Pourtant, « en adoptant de telles mesures, le risque est, dans l’hypothèse où une entreprise refuse de signer une attestation et qu’elle est écartée du marché public, que la Région voit la procédure d’attribution annulée. » Il serait contraire à la loi d’attribuer un marché public sur simple critère d’emploi ou non de travailleurs détachés.

La mise en place de la clause Molière interpelle davantage Henri-Pierre Vergnon.
« Que veut dire maîtriser la langue française ? Où place-t-on le curseur ? Même si elle peut apparaître légitime, elle peut rapidement être dénaturée et conduire à des abus. »

Pour lui, la démarche est « à risque » car elle peut, dans sa finalité, s’avérer « discriminante ». C’est d’ailleurs l’argument avancé par l’opposition au conseil régional. « Non à la police de la langue française, c’est à la responsabilité de l’employeur », a ainsi indiqué Jean-François Debat, président du groupe PS et démocrates, lors de l’assemblée plénière. Même s’il partage l’idée que le travail détaché est une concurrence déloyale. Là aussi, il serait contraire au code pénal d’accorder ou non un marché public sur ce critère de maîtrise de la langue.

Dans tous les cas, Laurent Wauquiez est déterminé.

« Nous irons aussi loin que le code des marchés public nous le permet. Peut-être qu’un juge nous dira que ce n’est pas autorisé, mais peut importe. »

Un amendement allant dans ce sens avait été déposé dans le cadre de la loi travail, mais n’avait finalement pas été retenu.

Qu’en pensent les professionnels du secteur du bâtiment ?

Pour la CAPEB Auvergne-Rhône-Alpes, ces mesures vont dans le « bon sens ».

« Nous considérons que le travail détaché – qui est le plus souvent le fait de grands groupes – est une concurrence déloyale car les charges sociales sont payées dans le pays d’origine.

A travail égal, salaire égal, mais aussi charges égales », résume Dominique Guiseppin, président de l’organisation.

Pour lui, l’emploi de travailleurs détachés « pénalise le secteur de manière certaine ». Si ces mesures sont « un premier pas », encore faut-il voir quels moyens seront pris pour vérifier la présence ou non de travailleurs détachés sur les chantiers. Des contrôles sur les sites qui devraient être effectués par les agents de la Région.

Contactée, la Fédération Française du Bâtiment Auvergne-Rhône-Alpes n’a pas encore réagi.

(source: La Tribune)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *